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Le festival de jazz qui a rendu fameux le village du Gers fête ses vingt-cinq ans et réunit de grands interprètes

Le musicien brésilien Gilberto Gil était samedi sur la scène du festival «Jazz in Marciac».
(Photo Pascal Pavani/AFP)
 
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De notre envoyé spécial Stéphane Koechlin
[05 août 2002]

C'était il y a un quart de siècle... Les jeunes s'ennuyaient ferme dans la région de Marciac, près de Tarbes. Rien à faire... Plusieurs mélomanes décidèrent alors d'organiser un concert de jazz, d'autant que deux musiciens bien connus ici, le Français Guy Laffite et l'Américain Bill Coleman, vivaient dans la région. Les deux apporteraient leur crédit au projet. On ne mit pas longtemps à choisir un lieu, les arènes de Marciac, où se déroulaient traditionnellement les courses de vaches landaises. Quant aux artistes, on invita Claude Luter, l'ancien bras droit de Sidney Bechet, la fanfare de l'École des beaux-arts de Paris, et quelques autres... Le spectacle attira pas mal de monde, si bien que Jean-Louis Guilhaumon, l'un des initiateurs, promit de recommencer, et, l'année suivante, il persuada le propriétaire d'une usine de meubles fermée en août de mettre son atelier à la disposition des musiciens pour un week-end entier. Les premiers bénévoles de ce qui deviendrait « Jazz In Marciac » transportèrent les lourdes machines, vidèrent les lieux... Le festival était né.

Les anciens évoquent encore, au début des années 80, l'expression hébétée du bluesman Memphis Slim : le légendaire pianiste venait de traverser une région quasi dépeuplée, sauvage, pour découvrir, au fin fond de la campagne, une scène de fortune, et beaucoup de chaises... Dehors, c'était le silence, le vide, seulement troublé par le chant des oiseaux... D'où la population allait-elle venir ? « Je vais jouer devant des vaches ? » (1). Mais le soir, la population fut au rendez-vous, elle continuerait d'arriver au fil des ans, et 1985 marqua une première affluence record. Cette année-là, le trompettiste bop Dizzy Gillespie, en partant, lança à Jean-Louis Guilhaumon : « Désormais, Marciac est sur la carte ! »

Aujourd'hui, Guy Laffite est mort, et Bill Coleman, l'Américain amoureux de la campagne française, repose dans un petit cimetière de la région. Chaque jour, des voix rendent hommage à ceux qui furent les présidents d'honneur de cette belle aventure. Jean-Louis Guilhaumon, directeur du festival, est devenu maire. Un maire heureux qui se rappelle ses rencontres avec Stan Getz ou Michel Petrucciani. Il sait ce que le village doit à son festival. Des ateliers musicaux ont fleuri dans les collèges. L'argent rentre. Le budget dépasse les deux millions d'euros, et « Jazz In Marciac » est toujours à la mode.

Depuis, le magnifique chapiteau installé maintenant sur le stade municipal de rugby, les spectateurs peuvent admirer les champs et les collines à perte de vue. Et les créateurs se bousculent pour jouer sous cette immense tente aux miracles, comme le prouvent le jeune Baptiste, le prestigieux Michel et l'habitué Wynton...

Le jeune pianiste Baptiste Trotignon, intronisé le 11 août prochain (il se produit avec son trio), avait déjà affûté ses griffes dans le « off », ces concerts parallèles qui se déroulent l'après-midi sur la place du village, l'antichambre des héros. Marciac est un peu sa cave à souvenirs. « Je n'étais qu'accompagnateur. Nous dormions chez l'habitant. Mon premier choc fut le floc, la boisson locale qui fait mal à la tête. Comme nous jouions plusieurs après-midi, j'avais le temps, et j'ai pu voir Elvin Jones, l'un des derniers grands batteurs de jazz. Fantastique. J'étais à deux mètres de la batterie, derrière, dans les coulisses. J'ai reçu en plein visage une énergie très intense. J'ai en mémoire aussi un duo de Herbie Hancock et de Wayne Shorter. Très beau... »

Le prestigieux clarinettiste Michel Portal revient lui aussi (toujours cette soirée du 11 août), invité par l'accordéoniste Richard Galliano au sein d'un supergroupe où figure également l'organiste Eddy Louiss. « Quand je suis venu pour la première fois, l'année dernière, raconte-t-il, j'ai été surpris par le nombre de gens rassemblés dans ce petit village. La foule déboulait de partout. Moi, le natif du Sud-Ouest, j'étais content d'en faire partie. Ayant accompli des expériences plus ouvertes, plus risquées, j'avais l'impression que ce festival n'était pas pour moi. Trop classique, trop ciblé. Mais je regrettais de ne pas y être. Puis je suis arrivé tranquillement, je craignais le côté voyeur du public à mon égard, et j'ai joué avec prudence. À ma grande surprise, j'ai ressenti une grande chaleur, une ambiance unique... » L'arrivée de Michel Portal, puis, cette année, pour la première fois, du saxophoniste free Ornette Coleman (le 10 août), témoigne peut-être d'un changement. « Le festival a évolué naturellement, explique Jean-Louis Guilhaumon. Il est parti très traditionnellement, et, au fur et à mesure, il a intégré d'autres formes. Nous avons évolué vers un jazz plus complexe. Bien sûr, vous entendrez toujours des querelles entre anciens et modernes... »

Le classicisme et la continuité sont, encore en 2002, incarnés par le trompettiste Wynton Marsalis. Arrivé il y a douze ans, il n'a pas manqué une édition et songe même à s'acheter une maison dans la région. Les familles de Marciac le saluent comme un enfant du pays. Et lui a trouvé ici de quoi alimenter son imaginaire. On l'a même vu travailler, dans le collège du village, à la composition d'un ballet pour New York. C'est donc à ce fidèle qu'a été confiée, mercredi 7 août, la grande soirée anniversaire. À la tête d'une armée de musiciens, l'habitué a promis de jouer pendant cinq heures...

En attendant ce bouquet, le festival a ouvert vendredi, avec la diva Shirley Horn, magnifique dans son étole verte, mais en petite forme vocale (malgré l'émotion que suscite cette artiste bien sympathique, protégée de Miles Davis). Elle est apparue en chaise roulante (à la suite d'une intervention médicale) et n'a chanté qu'une heure. Juste après elle, le pianiste Ahmad Jamal, en veste de cuir, qui n'avait pas reçu sa tenue de scène à temps, fut, lui, très percutant, impulsant son jeu en rupture sur des mélodies simples. Décidément immortel. Et la peintre qui, assise sur la terre, croquait en direct l'artiste dans de grands gestes rythmés, avait tout compris : elle jetait des nuages dorés, des flèches rouges autour du flamboyant Ahmad. Le festival de Marciac sent peut-être bon le crottin, mais il est propice à toutes les inspirations.

(1) On peut consulter aussi l'ouvrage Backstage Jazz in Marciac, de Philippe Gérard Dupuy et Serge Loupien (Milan). Jazz in Marciac, jusqu'au 15 août. Ce soir, 5 août : Joe Zawinul/Marcus Miller. Mardi 6 : Kenny Neal et Buddy Guy (soirée blues). Mercredi 7 : soirée anniversaire avec Wynton Marsalis Septet et le Lincoln Center Jazz orchestra. Dimanche 11 août : Baptiste Trotignon Trio/Carte blanche à Richard Galliano avec Eddy Louiss et Michel Portal.


 




 


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